Peur de réussir : ce que le mot audace ne dit pas

Femme de dos assise à son bureau près d'une fenêtre, l'ordinateur ouvert et le téléphone posé à côté, en pause avant d'envoyer, peur de réussir
Tout était prêt. Et vous avez décidé d'envoyer demain.

Tout était prêt. Vous avez relu une dernière fois, vous avez ajouté un « je pense que » devant la phrase qui vous semblait trop sûre d'elle, et vous avez décidé d'envoyer demain.

Ce que vous n'avez raconté à personne, c'est ce qui est monté juste après. Pas de la déception. Du calme. Comme si quelque chose en vous venait de passer à côté d'un danger.

Le lendemain, vous vous êtes traitée de lâche. Vous avez pensé manque de courage, manque de confiance, manque d'audace, selon les jours. Ça porte un nom, la peur de réussir, et ce nom-là n'explique rien non plus.

Le calme, lui, dit quelque chose.

C'est quoi la peur de réussir

La peur de réussir, c'est freiner au moment précis où quelque chose pourrait marcher. Pas au démarrage, quand tout est encore une idée en l'air. Juste avant que ça devienne réel.

Vous appelez peut-être ça de la paresse, ou un manque de volonté. Moi, j'y vois une protection. Elle s'est installée un jour, pour de bonnes raisons.

On connaît bien la peur de l'échec. La peur de réussir, elle, arrive par l'autre bout : elle se réveille quand ça commence à marcher, et elle passe par des chemins plus discrets.

On parle souvent d'autosabotage. Le mot fait penser à quelqu'un qui agirait contre vous, de l'intérieur. Je crois plutôt à une protection qui fonctionne encore très bien, alors que la situation a changé.

D'où vient ce mot

On en parle depuis les années 1970. À l'époque, la psychologue américaine Matina Horner remarque que la réussite évoque chez certaines étudiantes la peur d'être rejetées. Elle en conclut que ça touche surtout les femmes.

Mais trente ans plus tard, Jennifer Engle refait son expérience avec 131 étudiants, et elle ne retrouve pas ce résultat. Les étudiants parlent plutôt des obstacles que rencontrent les femmes, et de la pression que subissent les hommes dans les métiers dits masculins.

Ce qui reste, c'est l'expérience elle-même. Elle est réelle et elle n'est pas réservée aux femmes.

À quoi ça ressemble

En séance, ça se raconte en scènes, jamais en définition. En voici quelques-unes.

  • Le dossier est prêt depuis trois semaines, et il part le dernier jour. Ou il ne part pas.
  • Vous minimisez ce que vous venez de faire avant que quelqu'un d'autre ait le temps de le commenter.
  • Une bonne nouvelle vous met mal à l'aise plus qu'elle ne vous réjouit.
  • Vous ajoutez une condition avant de vous autoriser à y aller : encore une formation, encore un an, encore une preuve.
  • Vous dites oui à tout ce qui vous occupe, et non à la seule chose qui vous ferait avancer.

Une par une, ces scènes ne prouvent rien. Ensemble, elles pointent vers ce qui s'est joué avant.

Être audacieuse quand on a peur de réussir

Deux mains posées à plat sur un dossier fermé, sur une table en bois, dans la lumière d'une fin d'après-midi
Ce qui freine a servi.

Le forum des entrepreneuses de Gagny, où j'ai tenu un stand le 26 septembre, avait pour thème : AUDACE. L'intention était belle : donner aux femmes l'autorisation d'oser, de briller, de réussir.

Mais qu'est-ce que ça veut dire, au juste ? Être audacieuse, c'est oser faire quelque chose malgré la peur. Quand le mot décrit un geste, il est beau.

Ça se complique quand l'autorisation se vit comme une injonction : ce qu'on attend de vous, ce que vous devriez être. « Soyez audacieuse. » Alors le jour où vous n'y arrivez pas, vous en concluez que le problème vient de vous : pas assez courageuse, pas assez sûre de vous.

Pourtant, on n'est pas toutes logées à la même enseigne. L'audace peut être freinée par la peur de réussir. Et ce frein a servi. Un jour, on a appris que se faire remarquer coûtait cher, que réussir mieux que les autres éloignait des siens, ou que prendre de la place attirait des ennuis. La protection s'est installée à ce moment-là, souvent tôt, et elle y est restée figée.

Ce calme qui monte quand vous décidez d'envoyer demain, c'est souvent du soulagement : l'émotion d'une protection qui vient de jouer son rôle.

Face à une protection, se motiver ne sert pas à grand-chose. C'est un peu comme repeindre un mur taché d'humidité : la tache revient, parce que ce qui la cause est derrière le mur. On peut plutôt aller voir quand la protection s'est mise en place.

Le jour où j'ai dit non au micro

Aurélie Giammeluca, psychopraticienne, à son stand du Forum de l'Entrepreneuriat Féminin AUDACE à Gagny, en train d'échanger avec une visiteuse
Au stand, le 26 septembre, à Gagny.

Cette protection, je la connais de près.

Pendant des années, je me suis excusée quand je rentrais dans un meuble. « Pardon, je suis désolée », à une chaise. Ça faisait rire mes proches. Dans le RER, devant quelqu'un qui prenait deux places, je repliais mes affaires et je faisais le tour pour ne déranger personne. Prendre le moins de place possible était devenu automatique.

C'est une façon de rester en sécurité qui marche très bien, tant qu'il ne faut pas se lever et tenir un stand.

Le 26 septembre, c'est ce que j'ai fait, à l'Hôtel de Ville de Gagny. Des femmes s'arrêtaient devant ma table et lisaient ce que je propose. Et moi, je ne savais pas quoi faire. Est-ce que je devais leur parler, les interrompre, ou attendre ?

Mais le vrai test, c'est le maître de cérémonie qui me l'a apporté. Il est venu me proposer de me présenter au micro, comme les autres exposantes. Ma première réaction a été : « Non merci. » Et juste derrière : « Je ne suis pas là pour ça. »

Ce « non », je le reconnais. C'est le frein du début de cet article, juste avant que quelque chose puisse marcher. Le cadre était pourtant sécurisant : je fais partie des Olympes du Territoire, je connaissais les gens autour de moi, et l'ambiance était bonne depuis le matin. Il m'a quand même fallu un temps pour me dire que j'étais là exactement pour ça.

Peur de réussir et syndrome de l'imposteur

Plusieurs fois dans la journée, j'ai dû me rappeler pourquoi j'étais là. Une question revenait : « Qu'est-ce qu'une thérapeute fait dans un salon d'entrepreneures ? »

Je reçois pourtant en cabinet depuis 2022, et j'ai dirigé des projets informatiques pendant quinze ans avant ça. Sur le papier, je suis entrepreneure depuis longtemps. Le mot, lui, demande une autorisation qu'on ne se donne pas toujours. C'est toute la question de la légitimité. Vous n'êtes peut-être pas entrepreneure. Le mot qui résiste chez vous est peut-être « experte », « cheffe », ou simplement « capable ».

Cet écart a été décrit bien avant moi. En 1978, les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Imes l'observent chez plus de cent cinquante femmes très diplômées, rencontrées en psychothérapie, en groupes thématiques et en cours. Elles l'appellent le phénomène de l'imposteur. On parle aujourd'hui plus souvent de syndrome de l'imposteur.

Ces femmes ont les diplômes, les résultats et la reconnaissance de leurs collègues. Et pourtant, elles n'ont pas le sentiment d'avoir réussi. Elles restent convaincues d'avoir trompé leur monde.

Le syndrome de l'imposteur et la peur de réussir vont parfois ensemble. Pauline Rose Clance l'a décrit en 1985 : quand on se sent imposteur, la réussite fait peur, parce qu'elle amène plus de regards et plus d'attentes. Et plus il y a de regards, plus le risque d'être « démasquée » grandit. Si je suis illégitime, de quel droit est-ce que je réussirais ?

Comment la peur de réussir se travaille en thérapie

Alors, que fait-on de ce frein ? Pas forcément quelque chose. Il devient un sujet quand vous avez envie de quelque chose, que vous n'y arrivez pas, et que ça vous fait souffrir. C'est là qu'il vaut la peine d'aller voir de plus près.

En séance, on part d'abord du moment où vous avez freiné. On regarde ce qui s'est passé pour vous à cet instant : les émotions qui sont montées, la façon dont vous les avez vécues, ce que vous vous êtes dit.

Dans un second temps, on regarde s'il existe une scène, plus ancienne, où cette protection s'est mise en place. Parfois un souvenir remonte, parfois non, et ce n'est pas nécessaire. Quand il remonte, il est souvent minuscule et sans rapport apparent avec le sujet : une remarque à table, une note lue à voix haute devant la classe, un regard pendant que vous racontiez quelque chose dont vous étiez fière.

Parfois, ce qu'on trouve, c'est une loyauté. Réussir mieux que les siens donnait le sentiment de les trahir un peu, de s'éloigner d'eux. Alors on reste à leur hauteur, sans même s'en rendre compte.

Vous n'avez pas besoin de tout raconter, ni de retrouver des faits exacts. Ce qu'on travaille, c'est ce que vous en gardez aujourd'hui.

On s'occupe donc de cette scène-là, plutôt que d'essayer de se forcer. C'est ce que j'appelle remonter à ce qui est resté figé.

Ce que le mot sur l'affiche ne dit pas

Au forum, j'ai aussi entendu des femmes parler de leurs peurs : peur de se lancer, peur de se montrer sur les réseaux sociaux. En les écoutant, je me disais que pour certaines, ces peurs-là ne se régleraient pas à coups de « osez ». Elles demandent un travail d'introspection, pour comprendre d'où elles viennent.

Avoir peur ne veut pas dire que c'est fichu. Cela prend du temps, et la direction qu'on se donne, c'est que cette peur pèse moins lourd, pour que passer à l'action devienne possible.

Et le micro, je l'ai pris. Deux fois dans la journée, j'ai parlé en public, sans paniquer et sans blanc. C'est ce que le mot sur l'affiche ne raconte pas : tout le chemin que j'ai fait pour que ça devienne possible.

Alors si vous vous êtes reconnue dans ce calme qui suit le report, voilà ce que j'en pense. Ce calme, je le lis souvent comme une protection qui a fonctionné. Elle date, et surtout, elle ne tient pas compte de l'adulte que vous êtes devenue, ni des ressources que vous avez aujourd'hui. Elle est restée réglée sur la version de vous qui en avait besoin à l'époque.

Si vous avez envie d'aller la regarder à deux, voici comment se passe une première séance, à Gagny ou en visio.

Vous avez le droit de ne pas être audacieuse. De ne pas avoir d'ambition, même. C'est OK. Et si un jour ce calme vous tient loin de ce dont vous avez envie, ça peut se regarder.

Questions fréquentes

Pourquoi j'ai peur de réussir ?

Réussir change des choses autour de soi : la place qu'on occupe, le regard des proches, parfois l'équilibre d'une relation. Si prendre de la place a eu un coût dans votre vie, la réussite peut réveiller ce coût, et les émotions qui vont avec, avant même d'arriver.

D'où vient la peur de réussir ?

Le terme vient des travaux de la psychologue Matina Horner, au début des années 1970. Elle pensait qu'il concernait surtout les femmes, mais une étude de 2003 ne l'a pas confirmé. Dans les histoires que j'entends en séance, l'origine est le plus souvent une situation précise.

Comment vaincre la peur de réussir ?

Le mot « vaincre » suppose un adversaire. Si on voit la peur de réussir comme une protection, la question devient : qu'est-ce qu'elle protège encore ? On peut commencer seule, en notant les fois où l'on freine, et ce qui venait de se passer juste avant. On peut aussi préférer le faire accompagnée.

Qu'est-ce que le complexe de Jonas ?

C'est une notion que le psychologue Abraham Maslow a fait connaître en 1971. Le nom vient du prophète Jonas, qui fuit la mission qu'on lui confie. Maslow s'en sert pour parler de la peur de sa propre grandeur : on se détourne de ce qu'on pourrait devenir. C'est une cousine proche de la peur de réussir.

Quelle différence entre peur de réussir et autosabotage ?

L'autosabotage, c'est ce qu'on voit de l'extérieur : les gestes qui font que ça ne marche pas. La peur de réussir, c'est ce qui les déclenche à l'intérieur.

Aurélie Giammeluca
Psychopraticienne en libération émotionnelle, à Gagny et en visio.

Cadre de cet article

Cet article est un contenu d'information. Il ne remplace ni un avis médical, ni un diagnostic, ni un traitement. Une tristesse, une perte d'élan ou des pensées qui tournent depuis plusieurs semaines doivent être évaluées par un médecin avant d'être interprétées. En cas de détresse immédiate, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) est joignable 24h/24, 7j/7 et gratuitement.

Je suis psychopraticienne, pas médecin. Mon accompagnement vient à côté du soin médical, jamais à sa place. Aucun résultat n'est garanti : c'est un chemin, pas une promesse.

Sources citées : A. H. Maslow, The Farther Reaches of Human Nature, 1971 · M. S. Horner, Toward an Understanding of Achievement-Related Conflicts in Women, Journal of Social Issues, 28(2), 1972 · J. Engle, Fear of Success Revisited: A Replication of Matina Horner's Study 30 Years Later, 2003, notice ERIC ED479387 · P. R. Clance et S. Imes, The Imposter Phenomenon in High Achieving Women, Psychotherapy: Theory, Research and Practice, 15(3), 1978 · P. R. Clance, The Impostor Phenomenon: Overcoming the Fear That Haunts Your Success, 1985 · J. Sakulku et J. Alexander, The Impostor Phenomenon, International Journal of Behavioral Science, 6(1), 2011.

Et si on en parlait ?

Si ces mots résonnent, on peut faire un bout de chemin ensemble. Le premier pas est un appel de 15 minutes, sans engagement.

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Aurélie Giammeluca

Aurélie Giammeluca, psychopraticienne en libération émotionnelle à Gagny (93), formée à l'IFPEC entre 2020 et 2022. Logosynthèse, Havening, Matrix Reimprinting, EFT clinique.

https://www.aureliegiammeluca.fr
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